Le rôle de la beauté dans les entretiens d'embauche et le succès professionnel de certaines personnes a été largement documenté dans la littérature, notamment sociologique. Ces recherches se sont basées notamment sur un article fondateur de Dion, Berscheid and Walste en 1972.

Les marketers n'étant pas en reste, un certain nombre de personnes se sont ensuite demandées dans quelle mesure ce type de développement pouvait être réplicable, de manière plus scientifique, aux objets qui nous entourent (c'est d'ailleurs cette approche qui a fait le succès de Don Norman et de son "Design Emotionnel").

Une des conclusions de la littérature sur ces questions est que la réaction esthétique (et donc affective) se met en place avant le traitement cognitif. En d'autres termes, notre sensibilité va venir moduler les traitements cognitifs que nous allons faire lorsque nous interagissons avec les produits ou services qui nous sont offerts. Deux principales raisons viennent expliquer ce fait:

1. Nous percevons au travers de nos sens, et la première réaction, affective serait ainsi formée extrêmement rapidement

2. Le système affectif et le système cognitif sont intrinsèquement liés, et le premier aurait donc un impact sur le deuxième

En conclusion donc, la réaction affective a un impact important sur les évaluations cognitives, et ceci de manière quasi immédiate. Sans trop rentrer dans les détails, il faut aussi faire une différence entre une réponse rapide et affective liée à l'esthétique, et un traitement plus cognitif sur les valeurs esthétiques. On parlera alors de "réflexion", ce qui implique une prise de distance et une évaluation critique (donc cognitive...) des qualités esthétiques du produit.

Tout ceci pour réagir à une remarque que j'ai vu formulée récemment lors d'un rendu. Un gros industriel B2B avait eu recours à une agence qui avait dessiné des produits "ayant du style" (quoi que cela veuille dire par ailleurs...). Il présentait les dits produits à une deuxième agence avec laquelle il souhaitait travailler. Le patron de cette agence a alors balayé d'un revers de la main le travail fait par son prédécesseur en expliquant que c'était juste un "exercice de style" qui n'avait guère d'intérêt. Par opposition, lui faisait évidemment du design.

Je ne vais pas rentrer dans un discours fatiguant sur le style ou le design, mais même si je suis intimement persuadé du potentiel incroyable que l'approche par les usages représente, le style (l'esthétique) a malheureusement beaucoup plus d'impact que ce que ce patron d'agence avait l'air de croire. En l'occurrence, il s'agissait de développer une solution où l'interaction est absolument fondamentale, et le style était donc pour cette agence secondaire.

Si on reprend ce qui a été développé dans la littérature plus haut, on arrive cependant à une conclusion un peu dérangeante, mais pour autant extrêmement opérationnelle qui est que l'aspect esthétique va avoir un impact direct et fondamental sur la "charge cognitive" et donc l'interaction avec le produit / service. C'est donc un aspect critique de tout design d'interaction.

Dans une recherche que tout étudiant d'école de design devrait lire dès la première année, trois chercheurs ont testé ce point en prenant comme objet d'analyse des distributeurs de billets de banque. Les conclusions de la recherche (qui ont été reproduites depuis sur d'autres systèmes) montrent que l'apparence esthétique de l'interface a eu beaucoup plus d'impact sur l'usage que la facilité d'usage elle-même.

Ceci ne veut évidement pas dire que l'usage doit-être moins traité, mais simplement que crier haro sur une approche esthétisante est loin d'être satisfaisant, voire malvenu. La relation à l'objet ou au service étant construite temporellement (première impression puis usage), débuter avec une évaluation affective fortement positive permet d'améliorer le traitement cognitif à venir.

Pour les non convaincus, il suffit de reprendre l'exemple célèbre de Norman: du point de vue de l'usage, la couleur n'apporte rien à un système d'exploitation en termes d'ergonomie (les contrastes N/B semblent en effet largement suffisants à une utilisation normale). Et pourtant, personne n'est prêt à abandonner un écran couleur...